David Lodge
A la réflexion (2004, Rivages) : traduction de Write On (1986) ; The Practice of Writing (1996) ; Consciousness and the Novel (2002)
Why do I write? (in Write On, 1986) Ecrire un roman, c’est remplir un trou dont personne – soi-même y compris – n’avait conscience jusqu’à ce que le livre voie le jour. D’abord il n’y avait rien ; puis un an ou deux (ou même trois) plus tard, il y a quelque chose – un livre, tout un petit monde d’êtres humains imaginaires avec leurs destins entremêlés. Quand il est terminé, il paraît inconcevable qu’il ait pu ne jamais exister, et pourtant, en le commençant, vous n’auriez jamais pu prédire quelle direction il prendrait, vous n’auriez même pas été certain d’être un jour capable de le mener à bien.Evidemment, il est toujours possible de terminer un roman au sens purement formel du terme, d’amener la séquence d’événements qui le compose jusqu’à ce une certaine conclusion. Et toujours, tandis qu’on écrit, se fait sentir cette tentation de savoir si on sera effectivement capable de le boucler. Il faut savoir attendre : réfléchir, relire et réécrire ce qu’on a écrit jusqu’à ce que s’impose une suite qui satisfasse ses propres critères de cohérence, de complexité et d’authenticité. C’est ce qui fait de l’écriture un processus si épuisant, si éprouvant – mais également si exaltant quand on a l’impression d’avoir réussi.
Introduction to Small World, 1984 L’écriture, et tout particulièrement celle des récits, est un processus qui engage constamment des choix et des décisions : faire faire ceci plutôt que cela à votre protagoniste, décrire l’action sous cet angle-ci au contraire de celui-là. Comment peut-on décider de telles questions sans avoir en tête un projet d’ensemble – un dessein qui s’adresse en quelque sorte à des lecteurs présumés ? […] Je n’affirmerais pas, sous prétexte de pouvoir expliquer mon roman ligne à ligne, qu’il ne peut rien signifier d’autre que ce que j’ai voulu y mettre. Je me rends parfaitement compte des dangers qu’il y aurait à limiter la liberté interprétative du lecteur en proposant prématurément ma propre lecture « autorisée », si j’ose dire. D’une certaine façon, un roman est un jeu, un jeu qui nécessite la présence de deux joueurs, un lecteur aussi bien qu’un écrivain.
Fact and Fiction in Novel : an author’s note (1990) Quand vous êtes en train de travailler à un livre, tout ce qui vous arrive est examiné en vue d’une possible utilisation dans le texte en cours de rédaction.
The Novel as Communication (1990) Une autre difficulté que rencontre l’idée du roman comme acte de communication volontaire, c’est qu’avant de l’avoir terminé, l’écrivain ne sait pas très bien ce qu’il va communiquer, et il ne le sait peut-être même toujours pas en fin de parcours. On découvre ce qu’on veut dire au moment où on est en train de le dire. Aussi soigneusement et exhaustivement qu’on prépare le terrain, il est impossible d’avoir en tête la complexe totalité d’un roman dans ses moindres détails à tel ou tel moment donné. On avance dans son travail mot après mot, phrase après phrase, paragraphe après paragraphe, tout en essayant de conserver une image globale de ce que forment ces bribes éparses. Ce qu’on a déjà écrit et ce qu’on a l’intention d’écrire à l’avenir est toujours sujet à révision, même si ces révisions possibles sont limitées par l’effet qu’elles produisent les unes sur les autres. L’avenir d’un roman en cours de composition est toujours vague, provisoire, imprévisible – si tel n’était pas le cas, la tâche serait par trop fastidieuse. Quand on a terminé, ce n’est pas vraiment qu’on a terminé, mais plutôt qu’on a résolu de ne plus y toucher. Si on s’attelait à la tâche de recopier entièrement le manuscrit, il est tout à fait certain qu’on se retrouverait en train de faire de nouvelles corrections et d’autres réajustements. Quand le roman est publié, et qu’il n’est plus envisageable de le modifier, il n’est plus possible non plus d’en contrôler le sens. Il va désormais être lu de façons vraisemblablement divergentes, comme l’attestent les critiques et le courrier des lecteurs. Cela peut-il être décrit comme un processus de communication ?
Jean-Paul Kauffmann, La Maison du Retour (2007)
P 254. Le lien profond qui m’attachait aux livres est bien rompu. Je tiens cette cassure pour une véritable infirmité. C’est aux Tilleuls plus qu’ailleurs que j’ai pris conscience de cette malédiction. Je suis entouré de livres et je n’ai pas faim. Je picore, j’avale, je ne finis pas. Je songe souvent à Borges qui, devenu aveugle, continuait à acheter des livres.Je ne suis plus en état de lire normalement. Mais quelle est la norme dans ce domaine ? Une application continue ou tout au moins raisonnable, une façon de se laisser porter par le texte, d’adhérer à la convention des personnages et du récit. Cet abandon n’agit plus ou agit mal. C’est la particularité de l’infirme de n’être atteint que partiellement. Parfois le pacte passé avec l’écrit fonctionne, mais ce miracle ne se produit que très rarement. […] Je m’applique à renouer le fil perdu. En apparence rien n’a changé. Il m’arrive de parler des ouvrages que j’ai lus avec sentiment et même parfois avec une certaine sagacité. Mais j’ai l’impression qu’ils ont perdu une grande partie de leur pouvoir sur ma vie. J’ai longtemps pensé que j’exagérais cette nouvelle inaptitude, mais après l’expérience que j’ai faite – une relecture systématique de ma « bibliothèque libanaise » –, j’en doute.En principe, ces bouquins là étaient différents. Ils avaient droit à un traitement particulier. Ne m’avaient-ils pas arraché à ma condition misérable, ne m’avaient-ils pas soustrait, au moins un temps, à l’adversité ? Grâce à eux, j’avais échappé à la malédiction du prisonnier incertain de son sort – la porte de la cellule qui s’ouvre peut signifier la délivrance ou la mort. Il fallut se rendre à l’évidence : je ne subissais plus l’ensorcellement – car, au plus profond du cul-de-basse-fosse, la lecture opérait à la manière d’un sortilège.J’ai agité toutes sortes d’hypothèses pour connaître les raisons de ce désenchantement. Il existe certainement un rapport entre le silence et la lecture. Quand je lisais, le silence de ma cellule cessait d’être menaçant. Il devenait prometteur, vivant. Entre le livre et ce mutisme se créait une complicité exceptionnelle. Un don de l’esprit. Ou peut-être une « présence réelle » comme dit Georges Steiner qui soutient que « lorsque nous sommes mis en face d’un texte, c’est un pari qui porte de fait sur la transcendance. » P266. Reprendre une vie normale, il n’en était pas question. Dès mon retour, je me suis empressé d’adopter aux Tilleuls une existence résolument anormale. C’est probablement ce qui m’a sauvé. Une fois libéré, j’avais vite compris qu’il me serait impossible de renouer avec la vie d’antan. Pour l’occasion, j’avais inventé le syndrome de Luis de Leon, du nom de ce théologien fameux de Salamanque qui fut arrêté au beau milieu de son cours par le tribunal de l’Inquisition. Torturé puis condamné, Leon passa une dizaine d’années en prison. Libéré, il reprit son enseignement à l’université, à l’endroit même où il l’avait abandonné en disant : « Comme je le disais hier », voulant signifier par là qu’il évacuait ces années terribles.Tout invite l’ancien reclus et ses proches à se reporter à la période d’avant, à recommencer comme si de rien n’était. Je répugne à me prévaloir de mon malheur passé. Je ne l’oublie pas pour autant. Je lui suis absolument fidèle : « Je ne veux pas qu’on m’intègre. » Cette phrase d’un héros de Sartre est la mienne. Dans quel monde suis-je ? J’ai pu m’échapper de l’autre rive, mais une chose est sûre : je ne serai jamais d’ici.Cette maison s’est imposée comme un refus du syndrome de Luis de Leon. A l’époque, je n’en avais pas conscience. J’avançais à tâtons, me fiant à ma seule intuition. Dans mon dos, je sais qu’on formulait les plus sombres diagnostics. Ce repli, ce goût de la solitude, cette oisiveté étaient des signes pour le moins inquiétants. Il fallait se rendre à l’évidence : ce type-là était définitivement brisé, il ne se remettrait jamais de cette histoire. Je laissais dire, jugeant même que cette commisération prenait un tour plaisant ; j’y voyais comme un divertissement aux dépens de mon entourage. J’arborais une mine sombre, je parlais peu. On ne s’y frottait pas. Cette apparence me protégeait plus sûrement qu’une cuirasse. Castor et Pollux, le Voisin et sa femme et, dans une moindre mesure, Urbain, Lapouyade et la vahiné m’avaient préservé de la destruction en vaquant à leurs propres affaires. Ils se comportaient à peu près normalement avec moi. Chacun à sa manière avait respecté mes lubies.
P.270. Cette maison m’a-t-elle guéri ? Je pense qu’elle m’a simplement décontaminé, débarrassé de mauvais ferments tels que le ressentiment, la soif de vengeance, la passivité, le goût de la dévastation, sans parler de cet esprit de lassitude qui a envahi le siècle. Cette maison m’a défripé le cerveau.[…] Aux Tilleuls j’ai retrouvé ma mémoire sensitive. Tout prisonnier est un prisonnier de la perception. Il est étroitement enfermé dans un univers sensoriel qui le tourmente sans cesse et avive le sentiment de sa condition. Impossible de s’extraire de la tache de moisissure sur le mur. Elle devient un motif si obsédant que cet assujettissement ne laisse aucun répit à l’esprit. […] Etre enfermé, c’est déverrouiller les cinq sens. Ils sont libres, ils s’emballent et se dérèglent. Constamment en alerte, le prisonnier ne sait plus où il est.Dans ma campagne, il m’a fallu accomplir le chemin inverse : apprendre à recueillir avec sérénité les sensations en provenance du monde extérieur.
P.290. C’est aux Tilleuls que s’était manifesté l’impérieux désir d’écrire. Plus qu’un désir, une exigence. A ce besoin s’ajoutait une obligation qui ressemblait à une dette. N’avais-je pas jusqu’alors profité égoïstement de tous ces livres qui m’avaient non seulement comblé mais aussi tiré d’un grave danger ? […] Mais cette fois l’enjeu était tout autre. Une question vitale. Je voulais écrire d’abord pour combler un vide, tenter de me refaire une mémoire, de me reconstituer un passé. Aussi pour ne plus laisser s’échapper le présent. On s’en était pris à mon être profond. Le retour chez les vivants m’avait mis KO. Je redoutais une dislocation. Le cœur était dans un état proche de la fission. J’étais incapable de rassembler ce qui avait été divisé. Une vie presque morte. En essayant de nommer ce qui m’était advenu, n’allais-je pas retrouver l’unité perdue ? Il ne servait à rien de connaître le sens de cette agression. Il n’y avait aucun sens, mais il fallait explorer, fouiller. L’essentiel était la quête. Accepter de descendre dans son mal au lieu de le refuser. Tant pis si je ne ramenais rien. « Je cherche ce que je ne puis trouver », déclare Yvain dans Le Chevalier au Lion. Ce désintéressement, ce dédain du résultat me touchent infiniment. Au terme d’une telle exploration, on ne revient jamais bredouille. Tant de prises imprévues surviennent au cours de la poursuite. Pour autant, il ne fallait pas espérer mettre la main sur le Graal, la guérison définitive.

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